Développer le réemploi des équipements dans le médico-social

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Développer le réemploi des équipements dans le médico-social

Dans un contexte de pression budgétaire croissante et d’obligations RSE de plus en plus structurantes, les groupes du médico-social (EHPAD, FAM, MAS, IME) disposent d’un levier encore largement sous-utilisé : le réemploi de leurs équipements.

Fauteuils roulants, lits médicalisés, déambulateurs, mobilier de chambre, matériel informatique : chaque établissement gère des flux massifs de matériels qui, faute d’organisation adaptée, finissent trop souvent dans une benne.

Pourtant, 1/3 des aides techniques médicales seraient abandonnées après une courte utilisation, représentant 60 000 tonnes de matériels gaspillés chaque année en France. Malgré des freins culturels et organisationnels, les conditions d’un réemploi plus systématique commencent à se structurer.

Un gisement massif encore sous-exploité

Des flux considérables de matériels encore fonctionnels

Les établissements médico-sociaux stockent régulièrement du matériel médical encore fonctionnel, pour différentes raisons : renouvellement de marché, changement de prestataire, rénovation des locaux, décès de résident, besoins ponctuels (rééducation…)

On peut regrouper ce matériel en cinq catégories, dont la maturité du réemploi varie significativement :

CatégorieExemplesMaturité filière
Équipements personnels (prescrits et attribués à un résident — aides techniques inscrites à la LPPR)Fauteuils roulants, déambulateurs, lève-personnes, coussins anti-escarres, aides auditives…+
Équipements médicaux d'établissement (équipent les locaux et les soins — DM hors LPPR)Lits médicalisés, chaises de douche, tables de soins, verticalosateurs, tensiomètres…+
Mobilier hôtelierTables de nuit, armoires, chaises, fauteuils de salon, literie standard…+++
Équipements électriques et électroniques (EEE)Téléviseurs, tablettes, ordinateurs, petits électroménagers de chambre…+++
Équipements de restaurationFours, hottes, lave-vaisselles industriels, réfrigérateurs, mobilier inox…++

Pour un groupe gérant plusieurs dizaines d’établissements, ce gisement représente des centaines voire milliers d’articles par an stockés dans les caves ou quittant le parc sans valorisation optimale.

Des bénéfices économiques, environnementaux et sociaux cumulés

Les arguments en faveur du réemploi dans le médico-social sont nombreux, ce qui en fait un levier particulièrement pertinent pour les directions qui doivent piloter à la fois performance économique et engagements RSE.

Sur le plan économique, une analyse partagée par la Mutuelle Nationale des Hospitaliers chiffre les économies réalisables entre 40 % et 60 % par rapport à l’achat neuf : une marge considérable pour des établissements qui renouvellent régulièrement leurs équipements.

Sur le plan environnemental, l’impact est tout aussi parlant : selon Envie Autonomie, un fauteuil roulant reconditionné émet 97 % de CO₂ en moins qu’un modèle neuf.

Sur le plan social, le réemploi s’appuie souvent sur des structures de l’ESS employant des personnes en insertion, et peut améliorer l’accès à des équipements essentiels pour les publics les plus fragiles.

Enfin, il participe à la relocalisation économique, en soutenant des filières de reconditionnement locales ou régionales plutôt que des chaînes d’approvisionnement globales.

Crédit Envie

Des freins identifiés, mais des solutions existent

Le réemploi se heurte à des obstacles réels, mais ils sont désormais connus et pour la plupart en voie d’être et plusieurs commencent déjà à être levés. Le cadre réglementaire, longtemps perçu comme un verrou, est aujourd’hui en train de devenir un allié.

Un cadre réglementaire variable selon la nature des équipements

Sur le plan réglementaire, la situation diffère selon la nature des équipements. Pour les EEE et les équipements de restauration, les filières sont déjà relativement structurées : éco-organismes agréés côté DEEE, exigences sanitaires et de conformité des équipements côté restauration.

C’est pour les dispositifs médicaux que l’évolution réglementaire est la plus récente — et la plus structurante pour la filière réemploi. Pendant longtemps, le principal obstacle tenait au Règlement européen MDR 2017/745, qui n’autorise que la « remise à neuf », impliquant une nouvelle homologation CE à chaque remise en marché : ceci était vécu par les opérateurs de réemploi comme une contrainte au développement de la filière.

C’est pour lever ce verrou que le décret du 17 mars 2025 a créé le cadre de la RBEU (Remise en Bon État d’Usage) : un régime spécifique au réemploi, distinct de la remise à neuf, permettant à des centres homologués de préparer des équipements pour un second usage sans nouvelle procédure de marquage CE. Deux arrêtés de mars 2026 sont venus en préciser les conditions d’application, notamment pour les aides techniques.

Ce dispositif transfère la responsabilité sur le centre de reconditionnement certifié, qui s’engage sur la conformité, la sécurité et la garantie de l’équipement remis en circulation — ce qui limite fortement le risque juridique porté par l’établissement. La norme Afnor NF S97-414 liée à la RBEU — désinfection certifiée, contrôle qualité, traçabilité — vient compléter ce cadre et construire le niveau de confiance dont les acheteurs avaient besoin.

Freins opérationnels : une question d'organisation, pas de faisabilité

Sur le plan opérationnel, les établissements appartenant à des groupes (ce qui est souvent le cas dans le médico-social) se heurtent à l’absence de contrats-cadres dédiés au reconditionné, des habitudes d’achat orientées vers le neuf par défaut, et des incertitudes sur les délais ou la disponibilité des pièces détachées.

Des réponses existent pour chacun de ces points :

  • Certains groupements d’achats publics et privés commencent à référencer des offres de matériels reconditionnés, ce qui lève le frein contractuel ;
  • Les cahiers des charges peuvent par ailleurs être adaptés pour inclure le reconditionné comme option équivalente au neuf ;
  • Des acteurs spécialisés proposent désormais des niveaux de service documentés — délais, SAV, pièces détachées — comparables à ceux des fournisseurs de neuf.

Freins psychologiques et culturels : le regard change

Il reste un frein culturel au travers d’une méfiance instinctive envers le matériel de seconde main dans un environnement où la sécurité des résidents est non négociable.

Pourtant, comme le note la MNH, les acheteurs qui visitent un centre de reconditionnement sont régulièrement surpris par la qualité du matériel reconditionné. Le vrai enjeu n’est donc pas la qualité intrinsèque du matériel, mais la visibilité et la lisibilité des garanties offertes aux acheteurs — et c’est précisément ce que le cadre RBEU est venu formaliser.

Crédit Rcycl'aides

Vers une filière structurée : les modèles qui commencent à faire leurs preuves

Des acteurs spécialisés qui balisent le terrain

Les produits non spécifiques à la santé (mobilier, EEE, restauration) peuvent s’appuyer sur des filières communes à d’autres secteurs comme l’hôtellerie ou la restauration.

Les filières spécifiques à la santé, concernant en particulier les aides techniques, se développent avec des acteurs de plus en plus structurés, même si la filière reste fragile en volumes et en maillage territorial. Plusieurs acteurs commencent aujourd’hui à structurer le marché :

Typologie d'acteursExemples d'acteursActivités
Collecte, reconditionnement et redistribution solidaireRéseau Envie Autonomie, Libel'Up, Recycl'Aides 34Collecte, remise en état et redistribution d’aides techniques médicales, avec une forte dimension sociale : accessibilité des équipements, ancrage territorial et insertion professionnelle.
Reconditionneurs et opérateurs techniques spécialisésRedeem, TeanaReconditionnement, maintenance, traçabilité et remise en conformité d’équipements à destination des établissements sanitaires et médico-sociaux.
Plateformes digitales de gestion des fluxMyTroc Pro, CEVEOPSOutils de gestion et de circulation des équipements inutilisés entre sites, établissements ou réseaux : mobilier, matériel informatique et équipements médicaux non consommables.

Passer du réemploi opportuniste à la norme

Deux démarches doivent être ici distinguées.

  • Le don pour réemploi — céder du matériel encore fonctionnel à une structure qui va le redistribuer — est une démarche aujourd’hui assez répandue dans le secteur, relativement facile à mettre en place. Pour développer le don, la priorité est d’organiser la collecte : formaliser les circuits de sortie de matériel, sensibiliser les équipes, travailler avec les éco-organismes agréés 
Borne de collecte Redeem
  • L’achat de seconde main — intégrer le matériel reconditionné dans sa politique d’achat comme alternative systématique au neuf — reste en revanche largement sous-exploité. C’est pourtant là que réside le plus grand potentiel de passage à l’échelle.

Pour structurer l’achat de reconditionné, deux conditions doivent être réunies simultanément.

  • La première est contractuelle : intégrer le matériel reconditionné dans les contrats-cadres nationaux, le référencer dans les marchés publics, inscrire les critères de réemploi dans les CPOM des gestionnaires d’EHPAD.
  • La seconde est réglementaire : la prise en charge progressive du matériel reconditionné par l’Assurance maladie, que le décret de 2025 a amorcée, va transformer l’équation économique et lever l’un des derniers blocages systémiques à l’achat de seconde main.

Selon BPI France, le reconditionnement médical dépasse désormais le simple enjeu économique pour devenir un véritable levier de transition vers un modèle de santé plus durable et responsable. Pour les groupes médico-sociaux, c’est aussi une opportunité de renforcer leur positionnement RSE à travers des engagements concrets et mesurables.

Le réemploi des équipements dans le médico-social ne doit plus être l’exception ni une démarche réservée aux établissements militants. C’est une stratégie accessible, de plus en plus encadrée, et économiquement rationnelle pour tout groupe gérant un parc d’établissements. Le passage à l’échelle dépend désormais moins de la technique que des politiques d’achat.

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